
Cette vague de chaleur m’a amenée à m’interroger sur un sujet dont on parle encore peu : les liens entre vague de chaleur et santé mentale.
Que nous dit cette vague de chaleur de notre vulnérabilité psychique dans un monde qui se réchauffe ?
De la canicule à la santé mentale : ce que révèle un climat qui change.
J’avais décidé de ne pas écrire cette semaine. Trop chaud.
Mon bureau sous le toit, sans isolation, ressemble davantage à une étuve qu’à un lieu de réflexion. Mes nuits sont courtes, très très courtes. Mon cerveau tourne au ralenti. J’ai réduit ma journée de travail au strict nécessaire et remis à plus tard ce qui pouvait attendre.
Puis hier, les records de température sont tombés. Une nouvelle fois. Alors que l’été ne fait que commencer.
J’ai changé d’avis.
Avant-hier encore, dans mon cabinet, la chaleur était présente presque dans chaque récit.
Une personne cherchait un espace de coworking pour échapper à son appartement surchauffé. Mais cela signifiait de prendre la voiture. Quand il n’y a qu’une voiture, qui dans le couple l’utilise en priorité?
Une autre évoquait l’irritabilité grandissante de ses enfants.
Une troisième racontait comment ses consommations habituelles d’alcool ou de drogues s’étaient déplacées tard dans la journée, avec des conséquences plus lourdes le lendemain.
Alors je me suis posée une question simple :
Que fait réellement cette chaleur à vies psychiques ?
Vague de chaleur et santé mentale : ce que dit la recherche
Nous connaissons bien les effets physiques des vagues de chaleur.
Déshydratation. Épuisement. Coup de chaleur.
Mais nous parlons beaucoup moins de leurs effets sur notre santé mentale.
Pourtant, les recherches s’accumulent.
Elles montrent une augmentation des troubles anxieux, des troubles de l’humeur, des conduites addictives, des passages aux urgences psychiatriques, des comportements agressifs et des difficultés cognitives lors des épisodes de chaleur extrême.
Pourquoi la vague de chaleur affecte notre santé mentale
La chaleur perturbe aussi le sommeil.
Or, nous savons à quel point quelques nuits mal récupérées suffisent à réduire notre capacité à penser clairement, à réguler nos émotions ou à faire face aux tensions du quotidien.
La chaleur ne crée pas nécessairement les fragilités. Elle agit comme un amplificateur. Elle diminue une partie de nos capacités de régulation. Elle réduit nos marges de manœuvre psychiques.
Le climat ne transforme pas seulement les paysages.
Il transforme les conditions dans lesquelles nous pensons, ressentons, décidons et vivons ensemble.
Il agit parfois comme un facteur aggravant de tensions déjà présentes.
Il suffisait de traverser le centre de Paris lundi, au lendemain de la Fête de la Musique.
La chaleur était partout.
Dans les déchets accumulés.
Dans l’exaspération de certains riverains.
Dans les usages de l’espace public qui deviennent plus difficiles à partager.
Bien sûr, la chaleur n’explique pas tout.
Mais elle agit comme un facteur aggravant.
Elle réduit notre capacité individuelle et collective à absorber les tensions.
Si quelques jours de chaleur suffisent à modifier notre sommeil, notre humeur, notre capacité de concentration ou notre tolérance à la frustration, qu’est-ce que cela signifie dans un monde où ces épisodes deviennent plus fréquents, plus longs et plus intenses ?
Vague de chaleur, santé mentale et inégalités
La santé mentale est souvent pensée comme une affaire individuelle.
Une histoire de personnalité, de biographie, de vulnérabilités propres à chacun.
Pourtant, nos états psychiques dépendent aussi des conditions dans lesquelles nous vivons.
De la qualité de nos liens.
De notre sécurité matérielle.
De notre environnement.
De notre capacité à récupérer.
Cette vague de chaleur nous rappelle quelque chose d’essentiel :
nous ne sommes pas séparés du monde que nous habitons
Ce qui ressort également des recherches, c’est que nous ne sommes pas égaux face à la chaleur. La vulnérabilité n’est pas seulement individuelle. Elle est largement déterminée par les conditions matérielles : qualité du logement, accès à la climatisation, possibilité de modifier ses horaires de travail, accès à des espaces frais, présence d’espaces verts, ressources financières, accès aux soins.
C’est un des aspects qui m’interpellent le plus.
Quand il fait 40°C :
- certains peuvent quitter leur appartement surchauffé pour aller travailler dans un espace climatisé ;
- certains peuvent partir quelques jours au vert ;
- certains vivent dans des logements bien isolés ;
- certains peuvent réduire leur activité.
D’autres non.
Ils continuent à travailler dehors.
Ils vivent sous les toits.
Ils vivent dans des quartiers où le béton stocke la chaleur et où les arbres sont rares.
Ils travaillent dans des conditions difficiles.
Quelle ne fut ma surprise lorsque les ouvriers m’ont demandé l’autorisation de venir poursuivre les travaux d’isolation dès 6 heures du matin. » Certains clients refusent » m’ont -ils dit.
Reconnaître cette dimension environnementale de la santé mentale oblige à regarder une autre réalité.
Nous ne vivons pas tous dans les mêmes conditions.
Nous ne faisons pas tous face à la chaleur avec les mêmes ressources.
La capacité à préserver sa santé mentale dépend aussi de conditions très concrètes : un logement supportable, la possibilité de récupérer la nuit, un accès à des espaces frais, du temps disponible, des revenus suffisants, et la capacité à agir sur son environnement.
Les vagues de chaleur agissent comme un révélateur.
Elles rendent visibles des vulnérabilités que nous préférons ignorer.
Car derrière une même température affichée sur un thermomètre se cachent des réalités très différentes.
Entre celui qui travaille dans un bureau climatisé et celle qui passe la nuit dans un appartement sous les toits, l’expérience de la chaleur n’a rien de comparable.
Et les conséquences sur la santé physique comme psychique ne le sont pas davantage.
Une santé relationnelle

La santé mentale n’est pas seulement une affaire individuelle.
Nos états psychiques sont aussi le produit des conditions écologiques, sociales et matérielles dans lesquelles nous vivons.
Ces jours-ci, je suis aussi très inquiète pour les jeunes arbres que j’ai plantés l’automne dernier. Ils sont encore trop fragiles pour traverser sans dommage des épisodes de chaleur comme celui-ci.
Je pense alors aux agriculteurs.
Population extrêmement diverse, mais confrontée depuis longtemps à une souffrance psychique importante.
Que signifie vivre une nouvelle canicule lorsque son activité, ses revenus, parfois même le sens de son travail, dépendent directement d’un vivant qui souffre sous nos yeux ?
Quel impact ces épisodes répétés ont-ils sur la santé mentale de celles et ceux dont le métier consiste précisément à prendre soin du vivant ?
Pendant longtemps, nous avons pensé la santé comme une réalité essentiellement individuelle.
Nous découvrons progressivement à quel point elle est relationnelle.
Relationnelle à nos proches.
À nos conditions de vie.
À nos environnements.
A notre capacité d’acion.
Au vivant dont nous faisons partie.
C’est précisément ce que propose l’approche One Health : reconnaître que la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes sont profondément interdépendantes.
Il est temps d’élargir pleinement cette réflexion à la santé mentale.
Car dans un monde qui se réchauffe, prendre soin des personnes suppose aussi de prendre soin du monde qui les fait vivre.

Pour aller plus loin :
Impacts du changement climatique sur la santé mentale (European Climate and Health Observatory)
La santé mentale est une priorité pour agir face aux changements climatiques (OMS)