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Médiation géante

Médiation géante

Faire émerger une parole commune dans un champ fragmenté et politiquement sensible

Cette mission s’est déroulée dans un contexte particulièrement complexe et sensible.

La médiation était alors une activité émergente de résolution des conflits par un tiers indépendant, fondée sur l’écoute, la confidentialité et la responsabilité des parties.
Soutenue par une directive européenne, elle touchait au domaine du droit sans être encore reconnue ni régulée comme un métier en France.

Elle rassemblait une multitude d’acteurs issus d’horizons très différents, organisés en associations souvent militantes, attachées à leur indépendance, et confrontées à des enjeux juridiques et sociétaux majeurs.

Un travail collectif précédent avait permis l’élaboration d’un cadre national de déontologie.
Mais un point de blocage demeurait : comment formuler des propositions communes aux pouvoirs publics pour transposer la directive européenne en droit français, sans créer une profession fermée, ou captive, et sans renoncer aux valeurs de diversité, de souplesse et de créativité qui faisaient la richesse de ce champ ?

La situation était fragile.
Les acteurs partageaient un socle de valeurs, mais divergeaient fortement sur les orientations à prendre, les formes de structuration possibles, et la relation à entretenir avec les institutions.
Le risque était réel : éclatement du champ, perte de crédibilité collective, ou récupération institutionnelle.

J’ai accompagné ce processus de bout en bout, en en concevant les dispositifs et en en assurant la conduite dans la durée.

Créer un cadre avant de créer du dialogue

La première étape n’a pas consisté à organiser un événement, mais à travailler le cadre politique et relationnel.
Un groupe informel de leaders, représentatif de la diversité du milieu, a été constitué, sous l'impulsion de l'un d'eux. Il devait être en capacité d’inviter l’ensemble de la profession à un processus collectif, sans prétendre parler à la place des autres.

Convaincre ces acteurs influents de l’intention et du cadre proposé n’a pas été simple.
Les discussions ont été exigeantes, souvent tendues.
Elles ont permis de clarifier ce qui faisait réellement enjeu : non pas l’unification du champ, mais la capacité à formuler une parole commune sur la transposition de la directive.

Un travail approfondi a alors été mené avec ce groupe pour formuler la question juste, celle qui pouvait être posée à l’ensemble de la profession sans orienter les réponses ni figer les positions.

Une médiation collective à grande échelle

C’est sur cette base qu’un Forum Ouvert de deux jours a été organisé, sous le haut patronage du ministère concerné, réunissant 120 participants issus de l’ensemble des courants de la profession.

Le dispositif a permis l’auto-organisation de 35 ateliers de travail, portant notamment sur :

les définitions et les champs d’intervention,

la formation et les compétences,

la qualité des pratiques,

la déontologie et la confidentialité,

les formes de régulation et de contrôle.

Chaque atelier a produit sa propre synthèse, remise à l’ensemble des participants à l’issue du forum.

Un déplacement majeur s’est alors opéré :
les acteurs ont choisi d’adhérer collectivement à un corpus partagé de critères de compétences et de garanties, plutôt que de chercher à créer une profession unifiée.

Une transformation dans la durée

Ce premier forum a permis l’émergence d’un corps social autonome, capable de se reconnaître, de se structurer progressivement et de porter une parole collective face aux institutions.

Dans les années qui ont suivi, plusieurs initiatives ont vu le jour, renforçant la crédibilité et la cohérence de ce champ d’activité.

Quelques années plus tard, à la veille de l’encadrement officiel de la pratique de la médiation par les pouvoirs publics, un second Forum Ouvert a été organisé. J'ai été invitée à l'accompagner.
Cette fois, il s’est préparé dans un climat de confiance beaucoup plus large, signe de la maturité collective acquise.

À l’issue de ce processus, les acteurs ont décidé de se constituer en collectif représentatif de l’ensemble des médiateurs.
Ce collectif, rassemblant près de 5 000 professionnels, a remis au Garde des Sceaux un Livre blanc, reprenant les travaux issus des forums.

C’est ainsi qu’est né le Conseil National de la Médiation.

Ce que cette expérience a rendu possible

Cette mission illustre la puissance, mais aussi l’exigence, des dispositifs participatifs à grande échelle lorsqu’ils sont inscrits dans un cadre clair et tenu.

Elle montre qu’il est possible :

de faire émerger une parole commune à partir de divergences profondes,

de structurer un champ sans l’uniformiser,

de transformer des tensions politiques en capacité collective d’action.

C’est ce type de situations — complexes, fragmentées, politiquement sensibles — que j’accompagne, lorsque l’enjeu n’est pas de convaincre, mais de créer les conditions d’un dialogue structurant et durable.

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